Une nouvelle page s’ouvre pour la France en Australie

17 March

Depuis que Canberra a commandé 12 sous-marins à DCNS, les PME tricolores ressentent que le pays est plus sensible à l’innovation française

Voilà moins d’un an que le constructeur naval DCNS a remporté” le contrat du siècle ” en Australie, mais la France pèse déjà plus lourd dans le pays. Dans les milieux économiques français, on évoque ” un avant et un après “” une effervescence “. C’est déjà concret pour les enfants d’Adelaïde, où seront construits les sous-marins : la première école bilingue français-anglais a ouvert fin janvier. La majorité des écoliers sont Australiens mais ils seront bientôt rejoints par les -enfants des salariés français de DCNS, des sous-traitants ou d’autres entreprises qui viendront tenter leur chance en Australie méridionale.

Le contrat des sous-marins, le plus gros programme de défense de l’histoire de l’Australie, avec un montant de 34,5  milliards d’euros, dont 8  milliards pour DCNS et les industriels français, a créé entre Paris et Canberra un partenariat à long terme. Il comprend la conception des sous-marins, les transferts de technologie, la production, le système et la maintenance pendant vingt-cinq ans.

En novembre  2014, François Hollande était le premier président français à effectuer une visite d’Etat en Australie. Depuis, les déplacements de membres du gouvernement, au premier rang desquels le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, se sont multipliés. Le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, sera du mercredi  1er au vendredi 3  mars en Australie, avec une délégation du Medef, afin de porter l’image d’une France innovante, d’excellence technologique.

Les grandes entreprises françaises n’ont pas attendu le contrat des sous-marins pour profiter des atouts de l’Australie, un immense pays de seulement 24  millions d’habitants mais l’un des rares de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à avoir connu une croissance ininterrompue pendant vingt-cinq ans. La quasi-totalité du CAC  40 y est présente, souvent avec grand succès.

Certaines entreprises, très bien implantées localement, se fondent dans le paysage australien. Au point que, quand Thales a remporté, en octobre  2015, un contrat pour la vente de blindés à l’armée australienne, une partie de la presse a salué la victoire d’une entreprise locale, se souvient une source travaillant auprès des institutions françaises. De même, il n’y a pas de drapeau français sur les célèbres ferries de Sydney, qui sont opérés par Transdev. Idem pour le réseau de tramway de Melbourne, l’un des plus grands du monde, géré par Keolis, filiale de la SNCF. Mais c’est en train de changer, selon cette source institutionnelle : des entreprises qui faisaient ” plutôt profil bas ” en Australie jusqu’au contrat des sous-marins auraient tendance ” à davantage s’affirmer “ comme françaises.

Pour François Romanet, PDG de Safran Pacific et président de la Chambre de commerce franco-australienne (Facci), ” l’image de la France en Australie a complètement changé “ en quelques mois. Un sondage a été réalisé début 2015 dans le cadre de la campagne pour les sous-marins afin de savoir comment la France et ses deux concurrents, l’Allemagne et le Japon, étaient perçus par les Australiens. La réponse : ” La France est le pays de la mode, de la gastronomie et du vin. Ça s’arrêtait là. “ Pas de mention de l’industrie française, ce qui était potentiellement gênant dans la course pour le contrat. ” On accuse souvent les Français d’être arrogants, mais, en Australie, c’était l’inverse : nous aurions dû davantage montrer qui nous étions. “

” Un effet domino ”

Des actions ont été lancées en  2015 pour changer cette image. Avec succès, selon François Romanet. Et la victoire de DCNS face à l’Allemagne et au Japon, les deux pays que les Australiens associaient le plus à l’excellence industrielle, a achevé le travail. ” Quand on parle de la France, les Australiens pensent plus maintenant à l’innovation, à un pays créatif “, assure le président de l’organisme franco-australien.

Le contrat a eu une autre conséquence, mais cette fois dans l’Hexagone : il a mis ” un coup de projecteur sur l’Australie “, plutôt méconnue jusqu’alors des PME, selon François Romanet. Il évoque ” un effet domino “ dans l’industrie de la défense, et au-delà. ” On a énormément de demandes des sous-traitants “, affirme-t-il. Certains travaillant avec DCNS en France se positionnent sur des appels d’offres.

Il y a un an, l’agence Business France, qui accompagne à l’international le développement des entreprises françaises, a organisé une tournée en Australie pour une vingtaine d’entreprises françaises du pôle de compétitivité de la mer, intéressées notamment par des opportunités dans la construction navale. Certaines devraient revenir courant 2017. De nombreux groupes dans la défense et beaucoup d’autres secteurs viennent en prospection, confirme l’ambassade sans donner de chiffres. ” L’espoir de contrat est suffisant pour que des entreprises se posent la question de venir, alors que, jusqu’ici, ce marché était jugé trop loin, trop cher. “

L’Australie est à vingt-quatre heures de vol au minimum de la France et la main-d’œuvre y est très chère. Mais c’est bien ” une terre d’opportunité “, pour Ross McInnes, président du conseil d’administration de Safran. Ce Franco-Australien est le représentant spécial du ministre des affaires étrangères pour l’Australie. ” Les gros besoins australiens sont souvent des champs d’excellence française. (…) C’est un pays riche avec des circuits de décision relativement simples “, vante-t-il.

L’Etat d’Australie méridionale, où se situe Adelaïde, met les moyens pour attirer les investissements français. ” Vu l’échelle du contrat des sous-marins et sa durée, nous voulons maximiser les opportunités “, explique le premier ministre de cet Etat, Jay Weatherill. Cinq personnes travaillent directement avec lui pour accroître les relations bilatérales ; seule la Chine, premier partenaire commercial de l’Australie, bénéficie d’un traitement similaire. Il s’agit de promouvoir auprès des Français cet Etat comme destination pour les affaires, le tourisme, la recherche, etc. Un accord a été passé entre une université d’Australie méridionale et des écoles d’ingénieurs françaises. Le premier ministre évoque des besoins dans l’agroalimentaire, l’Internet des objets, les énergies renouvelables… avant de lâcher : ” Il ne peut pas y avoir de plus grande amitié qu’entre deux pays qui échangent leurs secrets militaires. “

Caroline Taïx

© Le Monde